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Numéro spécial de la revue EPS consacré aux JO de Barcelone, Ete 1992
Quels Jeux ? Quel Sport ?
1992
Référence bibliographique
CARRIER Claire. Quels Jeux ? Quel Sport ?. Revue EPS, 1992, n°238, p. 81.

Une réflexion de J.M. Oprendek, Directeur du Haut Niveau au CNOSF , responsable des accréditations donnant droit d’accès à l’intérieur du village olympique mérite l’attention : comparativement aux précédents Jeux Olympiques, cette année, à Barcelone, a été observée une augmentation des demandes telles qu’elles n’ont pu très souvent être honorées. Ainsi le village olympique, véritable "saint des saints" sportif, fait l’objet d’une curiosité récemment renforcée. Pourquoi "aller voir" est-il devenu si important ?

La pluralité des compréhensions de cet intérêt est certaine et ne sera retenu ici que l’aspect psycho-sociologique. Le village olympique est physiquement une véritable zone protégée : les systèmes de sécurité motivés par le contexte socio-politique né de la juxtaposition d’équipes sportives internationales, en sont essentiellement la raison.

Il objective l’isolement de la société sportive par rapport à la société générale, et par là redistribue et réorganise les tensions internationales. Il prouve que l’utilisation des codes sportifs met à distance les systèmes de compréhension habituellement retenus et peut devenir une alternative au dialogue entre les différentes populations. Situé en-deçà de la multitude des différentes langues parlées, ce code privilégiant le regard propose et montre un système de communication compatible avec la cohabitation/promiscuité d’univers aussi différents que celui de la Chine et celui de la Suède ou du Guatémala. A travers cet entrainement à la compréhension/acceptation interindividuelle para-verbale apparait toute la dimension éducative de la pratique sportive.

Pénétrant à l’intérieur de cette "bulle", l’attitude des athlètes étonne d’emblée par la lenteur de leur démarche et l’absence d’éclats de voix. Cette ambiance paisible contrastant avec la "pression" des enjeux comme avec l’intensité de l’excitation extérieure du public, des médias et de la foule était particulièrement perceptible dans le restaurant central. Ce lieu ouvert 24 h sur 24, remarquablement bien agencé était caractérisé par l’absence de tout fond sonore comme de toute information télévisuelle. Les athlètes circulaient tranquillement, se servant comme ils l’entendaient et organisant leur convivialité en fonction de leurs affinités. Tous ces jeunes gens, parmi lesquels pouvaient se reconnaître les plus grands champions, évoluaient, là, dans la connivence d’une distance réciproque respectée. Prenant en compte la concentration/préparation de chacun, ce comportement évoquait une sorte d’économie des forces comme des conflits. Ce contraste avec ce qu’on a l’habitude d’observer dans les restaurants d’entreprises ou d’internats interroge : peut-être savoir fixer le moment de la compétition permet-il de cohabiter ?

Seconde surprise : ce microcosme sportif, rassemblé autour de l’objectif des Jeux Olympiques, retient de manière privilégiée le terme de "sport ». Alors, comment peut-on comprendre qu’il faille garder ce symbolisme olympique en parlant d’autre chose ?

Le sens classique des Jeux Olympiques était un rituel initiatique marquant le passage entre le monde de l’enfance et le monde de l’adulte. S’adressant aux gens nobles et libres, non aux esclaves ils avaient l’avantage d’une part de désigner un gagnant dans l’instant de la compétition (et non un record qui classe la compétition par rapport aux autres instants compétitifs) et d’autre part de donner pour récompense au gagnant une participation gratuite durant une année aux spectacles des tragédies classiques (Eschyle, Sophocle et Eurépide). Ainsi, à l’acte performant physique, course, le pancrace... succédait une mise en mots au travers du récit des tragédies. Le système initiatique grec était composé de deux moments : le temps de l’acte physique et le temps de la compréhension du sens de la performance : aboutissement de l’initiation et reconnaissance, par le groupe, du nouvel adulte.

Rapprochant cette lecture de notre actualité, apparaissent plusieurs interrogations.

- La reconnaissance du statut d’adulte ne concernerait-elle pas davantage les nations participantes que les individus athlètes ? En effet, seuls les pays dont le développement économique est suffisant peuvent, avec ambition, participer à ces compétitions. Ce recrutement ne reflèterait-il pas une échelle de valeur basée sur la notion de rendement et de production dont l’objectif est le meilleur rapport entre la qualité de l’investissement et la quantité des résultats ? La société idéale devient alors celle qui rapporte le plus de médailles par rapport au nombre d’athlètes sélectionnés.

- La dynamique sous-tendant cet effort ne seraient-elle pas celle de l’idéologie du muscle/image visible ? Le mot muscle est devenu dans notre univers publicitaire un véritable "perchoir". Support de tout et rien (depuis les fromages frais "petits musclés" au budget "musclés" des entreprises) il renvoie surtout à la notion d’un rendement énergétique. Il faut être musclé pour réussir, il faut être musclé pour avoir la ligne idéale... Et le champion ne serait-il pas finalement qu’une image ? On vend des instantanés de son corps comme supports publicitaires pour un vêtement, une boisson... Ainsi, notre culture et notre société semble privilégier d’une part l’acte d’agir à celui de penser et d’autre part l’image au discours. Le risque correspondant, parfois caricatural chez les sportifs de haut niveau, devient alors le clivage entre l’image et la pensée. Tout l’art de l’athlète va résider dans un subtil équilibre entre l’attente que la société a de lui et ses propres systèmes de représentation et d’idéaux s’inscrivant dans sa trajectoire de vie.

Les Jeux Olympiques, en perdant leur sens historique initiatique au profit d’une éducation quotidienne à, "tout-ce-qui-ne-se-dit-pas-avec-les-mots" (qu’il s’agisse du regard comme des sensations ou de l’impression de "tète vide" si recherchée ...), sont devenus le sport. Peut-être alors faudrait-il résister à la fascination qu’exerce sur nous leur spectacle, ne serait-ce que pour respecter l’espace privé des athlètes ! Ainsi, sans être immortalisé dans l’image/instant de sa performance (ou de son personnage), pourront se développer chez le champion/acteur toute la richesse de ses capacité intuitives et de sa vigilance entrainée ; richesse donnant accès au jeu harmonieux de son vécu corporel comme des différents espaces de sa vie psychique.

- Comment ce sport basé sur des mesures d’actes performants peut-il donner un sens à l’aspect qualitatif des sensations sur lesquelles se structure la pratique sportive intensive ? Si la perception, l’intégration et l’organisation des sensations aboutit à la finesse de l’appréciation subjective lors de la situation compétitive, elle n’en reste pas moins dans un espace qualitatif de la vie neuro-psychique. Leur lecture et leur compréhension en termes de mesures ne permet pas leur élaboration. L’athlète peut rester avec ce patrimoine de sensations dont il ne sait que faire au décours de sa carrière sportive : n’ayant pas de place en dehors de la règle du jeu sportif, "ses" sensations ne sont pas reprises de manière structurante par le système de la société générale. Et en cela, il ne peut s’agir d’une initiation : si tel était le cas, l’adulte serait réduit à une sorte de robot.

Si, perdant leur sens initiatique au profit d’une éducation au "non-verbal », les Jeux sont devenus le sport, peut-être faudrait-il résister à la fascination qu’exercent sur nous les possibilités qu’ils offrent de contenir/anticiper dans leurs systèmes de mesure, les aléas angoissants et imprévisibles de la vie. Ainsi pourront se développer chez l’individu/acteur toute la richesse de ses capacités intuitives et de sa vigilance entrainée, richesse donnant accès au jeu harmonieux des différents espaces de sa vie psychique.

La réussite de cet équilibre donne accès à une possibilité de reconnaissance sociale, alternative à d’autres solutions parfois plus aléatoires, plus complexes.

 

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