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Le Monde - Aujourd’hui Sports Natation
L’or a-t-il changé leur vie ? L’effet Laure Manaudou
Jeux Olympiques - Série (1/7) - Stéphane Mandard
mardi 28 décembre 2004
Son titre olympique a fait de cette jeune femme de 18 ans la nouvelle star du sport français, célébrée et sollicitée de toutes parts.

Entre les traditionnelles rétrospectives de fin d’année et remises de prix qui scandent cette période d’intenses célébrations, difficile de lui échapper. Les télévisions repassent en boucle ses exploits athéniens : or sur 400m, argent sur 800m, bronze sur 100m dos. Journaux et magazines, sportifs ou non, affichent son joli minois et son corps sculptural. L’Equipe en a fait sa championne française de l’année et lui a consacré sa « une » du lundi 27 décembre. Laure Manaudou est la nouvelle star du sport hexagonal.

Depuis son retour de Grèce, une attachée de presse et un avocat gèrent les intérêts de la jeune femme, âgée de 18 ans. Des intérêts, la championne olympique en suscite. Paris compte sur elle pour porter haut sa candidature à l’organisation des Jeux olympiques de 2012. Melun a donné son nom au bassin olympique de la piscine où elle s’entraîne. La Fédération française de natation (FFN) surfe sur sa vague pour tirer ses licenciés. Arena, son sponsor, en a fait son « ambassadrice » pour tenter de sortir son image du monde des piscines.

« Il y a un vrai capital sympathie qui s’est installé entre Laure et les Français, estime Nicolas Preault, le directeur général de la marque de maillots de bain. C’est un phénomène comparable à ce qui s’est passé avec Yannick Noah quand il a remporté Roland-Garros. Grâce à Laure, notre exposition dans les médias à été maximale. » Arena a constaté une très forte augmentation des ventes de ses produits depuis les Jeux. Et le sponsor, qui « collabore » avec la nageuse depuis qu’elle a 13 ans, entend bien valoriser encore davantage ce « capital ». « Pour l’image, elle est en parfaite adéquation avec notre stratégie : sur le plot de départ, que ce soit aux Jeux olympiques ou pour un meeting régional, elle est là pour gagner, c’est une guerrière. A l’extérieur, c’est juste une jeune fille de 18 ans qui est belle et aime la musique et les jeux vidéo, explique Nicolas Preault. En tant qu’ambassadrice, Laure doit nous permettre de toucher des consommateurs jeunes et dynamiques qui n’appartiennent pas seulement au monde de la natation. »

En 2005, la marque va ainsi commercialiser une collection Laure Manaudou qui ira de la combinaison de compétition haute technologie aux vêtements de plage. La jeune fille participera à une campagne de communication entre mai et octobre. Elle devra également s’aligner sur certains meetings - une quarantaine - qu’organise la marque. Ou encore, comme elle l’a fait en septembre, aller à la rencontre des salariés de la marque, au siège à Libourne. Contrepartie financière ? « Le contrat de Laure est proportionnel à son statut », répond Nicolas Preault, qui refuse d’en divulguer le montant. Contrepartie affective ? La jeune fille a passé Noël loin de sa famille. « On ne la voit jamais, reconnaît sa mère, Olga. Ses week-ends sont aussi chargés que ses semaines et elle habite tout de même à 500 kilomètres de chez nous. Mais on s’est habitués : cela fait maintenant trois ans qu’elle est partie. En principe, on prend la semaine des championnats de France pour aller la voir, mais nous avons deux garçons de 14 ans et 19 ans qui nagent aussi. »

La petite Manaudou a 14 ans et demi lorsqu’elle quitte le cocon familial de Villieu-Loyes-Mollon, dans l’Ain, pour aller vivre chez son entraîneur, Philippe Lucas, à Melun, en Seine-et-Marne. Majeure depuis le 9 octobre, la jeune fille ne vit plus sous le toit de son entraîneur. A la FFN, on craint cependant l’influence de ce dernier sur son élève.

Caprice de star naissante ou velléités de son mentor à régler des comptes avec la fédération ? Début décembre, la championne olympique a déclenché une tempête médiatique en menaçant d’abandonner la nationalité française pour celle - néerlandaise - de sa mère. A l’origine du mélodrame, une remarque du directeur technique national (DTN) de la natation, Claude Fauquet, à un journaliste de L’Equipe-Magazine qui l’interrogeait sur la valeur du record du monde du 1 500 m en petit bassin amélioré, en solitaire, par Laure Manaudou le 20 novembre : « Le bassin était sans turbulences ». Philippe Lucas convoque la presse et s’invite sur les plateaux de télévision pour demander des « excuses publiques » au DTN. La championne olympique envoie son avocat et donne du communiqué de presse pour désamorcer le conflit : elle finit par réaffirmer son attachement à la France et à son entraîneur. « Je la considère comme ma fille, je ne tolérerai pas qu’on lui dise un mot qui puisse la blesser », prévient Philippe Lucas, qui estime que le DTN aimerait bien les séparer.

« C’est un vol d’enfant, s’insurge Claire Carrier, psychiatre et médecin du sport. Que les parents ne réagissent pas, c’est très inquiétant. Ils ont été mis à distance depuis longtemps. Leur fille a vécu deux ans chez son entraîneur, ils sont absents de ses discours et, contrairement à ceux d’Emilie Le Pennec [championne olympique de gymnastique], ils n’étaient pas à Athènes pendant les Jeux. »

Olga Manaudou reconnaît être « un peu loin » pour gérer la carrière de sa fille mais estime qu’avec une attachée de presse et un avocat elle est « bien entourée ».

Claire Carrier juge, elle, que Philippe Lucas a « une emprise perverse » sur la jeune fille. « Je suis persuadé que c’est lui qui lui a suggéré d’utiliser le chantage à la nationalité dans le cadre du marketing du produit Manaudou, analyse la psychiatre. Philippe Lucas a touché le gros lot en entraînant cette jeune fille et compte désormais en profiter. Il n’est plus à sa place d’entraîneur : il utilise ses caractéristiques pour briller, lui, à travers elle. »

L’intéressé se défend d’être un gourou : « Philippe Lucas n’est pas quelqu’un qui influence ses athlètes mais qui les écoute », affirme cet entraîneur aux méthodes parfois contestées pour leur caractère embrigadant. La mère de la championne olympique réfute également le terme de gourou pour l’entraîneur de sa fille. « Pour atteindre le haut niveau, il faut faire des concessions, c’est tout, affirme Olga Manaudou. Si on n’est pas prêt à faire des efforts, il faut rester au niveau régional. »

« Le virage de la reconnaissance donne toute-puissance à ceux qui utilisent son image », commente Claire Carrier. La psychiatre redoute en particulier que sa beauté ne l’expose aux affres du vedettariat. « Contrairement à Emilie Le Pennec, qui a remporté un titre aussi prestigieux mais qui a encore un physique d’enfant, Laure Manaudou a un corps qui correspond aux canons esthétiques du star system, alerte Claire Carrier. Elle a un côté mannequin qui la rapproche d’une athlète comme Marie-Josée Pérec. » Et la psychiatre d’exhorter ses parents à « tenir leur place » pour que la jeune fille n’éprouve pas les mêmes difficultés que son aînée à endosser le lourd statut de star du sport français.

Stéphane Mandard

 

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