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CAES Magazine - N° 68
L’extrême sportif Auto-initiation de la modernité ?
Contribution au dossier spécial "Jeunes et société", coordonné par Michel Fize.
septembre 2003
Référence bibliographique
CARRIER Claire. L’extrême sportif Auto-initiation de la modernité ?. In : Jeunes et Société, coordonné par Michel Fize. CAES Magazine, 2003, n°68, pp. 16-18.

Depuis la nuit des temps, chaque groupe humain organise par des pratiques initiatiques le rythme des étapes de son recrutement. L’étymologie « faire rentrer » met bien en image la ritualisation du passage entre un monde profane extérieur et le groupe des initiés partageant les mêmes vérités fondatrices. Ces rituels concernent tout particulièrement l’accompagnement de l’accueil du jeune dans la société des adultes. Inscrits dans la succession des générations, ils sont une réponse au souci des aînés de contenir et d’organiser l’arrivée de cette force vive dans la stabilité mature de leur establishment. Quel est le visage de cet invariant sociétal en ce début de millénaire ?

Occasionnée par la mondialisation de la haute performance et à l’échelle planétaire, la société sportive redéfinit les appartenances et les frontières. En tous points du globe, en faire partie satisfait aux exigences de l’initiation traditionnelle. L’enchaînement prévu des entraînements, des sélections et des compétitions, la classification par discipline, catégorie, âge, sexe en structurent les étapes successives. L’isolement du « potentiel » dans un centre d’entraînement marque la distance avec l’environnement familial et sa langue maternelle, originaire, comme avec l’environnement scolaire et sa langue paternelle, de socialisation : l’impétrant est disponible pour s’imprégner des codes de communication, sportifs. Apparemment secrets car non verbaux (penser fait perdre du temps), ils révèlent une connivence interindividuelle intuitive, de type animal, utilisant essentiellement les canaux sensoriels. La compréhension de leurs messages est réorganisée autour de l’axe des perceptions musculaires, l’objectif sportif étant le meilleur rendement, statique et dynamique, de l’appareil locomoteur humain. Ici, la douleur n’est pas un scandale ou une faute médicale ; elle est attendue comme une « bonne » sensation : elle est la référence d’un effort efficace. Avec la sueur et la blessure, elle témoigne de la valeur, de l’engagement et du courage du futur champion : les prenant à son compte, elles donnent à l’impétrant le sentiment d’être actif. Progressivement, la sculpture musculaire spécifique pour chaque discipline (il ne s’agit donc plus du dessin musculaire caractérisant l’appartenance sexuée), les cicatrices, l’adaptation physiologique résultant de la pratique intensive marquent le corps des paramètres identitaires sportifs. La relation d’assistance obligatoire avec le coach et son staff technique permettent de vivre sans culpabilité les aspirations de soumission et de passivité à l’égard des adultes. Tout est alors en place pour le rituel initiatique proprement dit : la compétition au décours de laquelle l’arbitre valide le résultat de chaque « épreuve » : ainsi l’aspirant est nommé et inscrit dans la généalogie sportive. Par son jugement relevant d’une Vérité absolue (réussi ou non), l’arbitre exerce une position clef : son regard d’autorité sur une démonstration psychomotrice lui permet d’intégrer dans la mémoire sportive, le produit du respect de la règle du jeu de chaque discipline. La dimension symbolique de ce maillon fondateur de l’institution sportive est donc de se faire l’écho de la loi du père qui agit l’introduction du tiers œdipien dans la dyade mère-enfant. Par là, il sépare l’individu du cocon d’assistance technique et scientifique dont il est issu. Conforme aux objectifs collectifs, l’acte ainsi reconnu témoigne de la « concrétisation » des compétences individuelles. Il reconnaît ce nouvel adulte et, en dehors du champ sportif, lui ouvre, comme dans la Grèce classique les portes du Théâtre, l’accès à la subtilité contrastée de la dialectique, du penser, de l’altérité.

D’où vient qu’un rituel si bien rôdé tombe, pour la France, sous le coup de la loi ? Celle du 29 Mars 1999 qui vise à la protection de la santé des sportifs en dénonçant toutes les manifestations du dopage. Elle permet de repérer et de sanctionner les tricheurs, ce que le jugement de l’arbitre semble dorénavant impuissant à imposer. Elle officialise l’exclusion de tout résultat sportif qui relève d’une recherche d’un extrême d’efficacité quel qu’en soit le prix. Elle rejoint et grossit l’appareil judiciaire et ses références légales (droit du travail, de la famille, des affaires…) qui infiltrent exponentiellement les réglementations sportives. Une participation à différentes recherches occasionnées par cette loi et une expérience clinique de suivi psychologique des sportifs de haut niveau s’entraînant à l’INSEP (Institut National du Sport et de l’Education Physique, Paris) conforte ce constat : l’irruption d’un détournement du sens (d’une perversion) de la recherche de sensations dans l’éthique olympique. C’est essentiellement dans les moments de désadaptation du jeune sélectionné aux exigences de sa pratique que ces prises de risques s’expriment. Elles sont analysées dans des travaux épidémiologiques comme ceux de M. Choquet.

Ce nouveau visage de la performance sportive rime avec l’extrême recherché dans les pratiques sportives dites californiennes dépendantes d’équipementiers et autres partenaires financiers, en quête de fun et de glisse, idéalisant l’immédiateté d’un record individuel, la vitesse, l’excitation tout comme dans d’autres situations risquées telles que celles révélées par les accidents de la voie publique, les troubles du comportement violents (incluant ceux des supporters), la consommation abusive d’excitants (tabac, alcool, produits psycho-stimulants…). Force est de constater la flambée actuelle de ces deux registres de comportement mis en scène, théâtralisés, essentiellement par les jeunes, cette tranche de la population regroupant les adolescents (terme retenu selon l’axe psychologique de l’adaptation de la psyché à la transformation corporelle pubertaire et à ses représentations) quelque soit leur âge chronologique.

D’une fonction éducative toujours pertinente, l’idéologie du haut niveau sportif se distingue de l’olympisme. Elle s’exprime par la valeur marchande du sport-business et du sport-spectacle, moteurs de l’économie d’une société de consommation. En cette fin du XXème siècle le sens de la pratique sportive s’est en effet caricaturé. Sa place centrale dans l’imaginaire collectif répond à la trilogie : mondialisation des images, commercialisation des spectacles, professionnalisation des athlètes. J.F. Bourg explique la croissance élevée des flux financiers par « l’excellente adéquation du sport à la nouvelle donne sociétale rassemblée autour de l’immatérialité des images, le tragique de l’action, la permanence du spectacle, de la performance, la planétarité des enjeux ».

Personnalisant l’extrême, l’égalité et l’autonomie définissent l’adulte. La référence au groupe revient à une auto-désignation du père-formant : la pratique sportive de l’extrême devient une auto-initiation. Unisexe, l’individu est son propre géniteur : le fantasme tout-puissant de l’auto-engendrement a trouvé son expression incarnée.

Le rituel initiatique compétitif relève davantage d’un magistral coup de poker. Passée la vérité scientifique de la haute technicité des systèmes de chronométrage et autres évaluations mesurées, la traditionnelle autorité de l’arbitre est partagée, divisée. Sans parler de l’agressivité justifiée ou non des joueurs, une des principales « pressions » qu’il supporte est celle de la confrontation - voire de la concurrence - avec d’une part le public, d’autre part, les médias. Ces trois structures apprécient la qualité de jeu avec des paramètres différents. Il n’est pas rare de voir le public siffler l’arbitre dès son entrée sur le terrain, voire lui cracher dessus, ni d’entendre certains commentateurs sportifs ou même entraîneurs, le prendre à partie et influencer en direct l’opinion publique. Malgré lui, il sert d’exutoire à la crise que traverse l’Autorité. L’arbitre est le bouc émissaire qui doit être parfait puisqu’il juge en son âme et conscience. Voir la faute ne suffit plus, il doit repérer le joueur qui fait semblant d’être blessé, celui qui triche en tombant délibérément pour le tromper, celui qui fait une petite faute sournoise dégénérant à son profit ; il doit savoir oublier les injures, ne pas avoir d’a priori sur les joueurs ni de parti pris sur le déroulement du jeu. Constatant que les injures qui lui sont adressées sont en général scatologiques, qu’agressé physiquement, il est l’objet d’une levée du respect de la distance avec l’autorité, l’arbitre se trouve finalement dans la même situation que les enseignants en bute avec la violence : les mots sont trop lents et imparfaits pour une culture de l’image et sa communication par le corps à corps physique.

Ainsi se remarque l’infiltration de la perte du sens structurant de la loi paternelle au profit d’un règlement de compte. Celui qui organise le ballet régulateur de la règle sportive n’est plus l’arbitre. C’est le « leader » ou la star de l’équipe sportive en lisse. Ce leader se sent ainsi investi de la toute-puissance de la masse humaine (arbitre, foule, média…) qu’il fascine comme si toutes ces parties indifférenciées en avaient capté la mégalomanie. C’est ainsi que l’arbitre, leader primitif (il était le clou du spectacle sportif), auparavant investi de la position paternelle, devient un çà doté d’une puissance magique. Nous sommes revenus à un fonctionnement psycho-social dyadique où la régulation par les valeurs morales du surmoi culturel n’a plus de place … La place donnée à la Chance remplace la valeur structurante du travail : c’est ainsi que s’organisent aussi les sociétés totalitaires.

Sans lien avec la lignée ou la filiation, le marquage cicatriciel irréversible du corps du sportif de haut niveau (les remaniements cartilagineux post - traumatiques du pavillon de l’oreille : les « choux-fleurs » de certains judokas ou rugbymen) est un équivalent ombilical. Il témoigne de l’exercice du droit de propriété sur le corps propre. Il signe le néo-corps intrinsèquement cause, produit et instrument de la performance sportive ou corps remanié sous l’effet de la volonté personnelle et circonscrit par cette deuxième peau véritable enveloppe englobant les vêtements (kimono, combinaison…) et autres équipements et instruments (raquette, planche de surf, roller, parachute…) nécessaires pour chaque pratique. Cette transformation artificielle utilise, détourne partiellement, les forces naturelles du développement pubertaire. Elle est un exemple de reproductibilité technique des corps par laquelle la modernité envisage son salut : ainsi s’illustre le refus de la dette de devoir sa vie à autrui.

Références bibliographiques

Bourg J.F. Sports , business et règles du jeu in : Societal publication de la SEDEIS (Société d’études et de Documentation Economiques, Industrielles et Sociales) juin 1998 ;

B. Cyrulnik De l’attachement à la prise de risque in : J.L. Venisse, D. Bailly, M. Reynaud Conduites addictives, conduites à risque : quels liens, quelle prévention ? Masson, coll. Médecine et Psychothérapie, 2.002, p.83-92 ;

Carrier C. Le champion, sa vie, sa mort La psychanalyse de l’exploit Paris, Ed Bayard, Oct 2002 ;

Choquet M. (et coll.) Jeunes et pratiques sportive L’activité sportive à l’adolescence Les troubles et conduites associés Rapport au Ministère de la Jeunesse et des Sports, I.N.J.E.P. 2.001 ;

Actes du Séminaire Européen « Pratiques sportives des Jeunes et conduites à risques », publication MJS et MILDT 2.000

D. Le Breton (sous la dir. de) L’adolescence à risque Ed. Autrement Coll. Mutations n°211 Janv. 2.002

La santé du sportif de haut niveau in : Les Entretiens de l’INSEP du 15 & 16 Juin 2.001 ; Cahiers de l’INSEP, Paris (75012), n°31, 2.001.

Yonnet P. Le système des sports Gallimard 1998

 
Post Scriptum :
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