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ENFANT D’ABORD
Ils respirent sous l’eau
article réalisé par P. BOUCHARD
1992

"Ce qui était formidable, c’était de respirer sous l’eau". Et pourtant, au début de la séance, Ghamsi n’était pas trop fier. Il était maladroit, ne comprenant rien à ce que lui demandait Franck Pailloux , le moniteur de plongée. Un peu plus tard, je l’ai vu passer devant moi, souple poisson des profondeurs. Je n’en ai eu qu’une vision fugitive, je ne le regardais qu’à peine, j’étais bien trop occupé à comprendre ce qui m’arrivait. Je croyais savoir nager sous l’eau, mais j’avais pour la première fois une bouteille sur le dos, et j’étais trop perdu pour penser encore à mon reportage.

C’était, fin Août, à la piscine de la Plaine qui recevait les enfants des "centres d’initiation sportive" de la ville de Paris. Une dizaine de gamins, de 8 à 16 ans, arrivent, très excités à l’idée de jouer les hommes-grenouilles. "C’est l’activité qui marche le mieux, explique Franck Pailloux. Ils viennent pour s’éclater, pour découvrir un autre monde, où l’on ne connaît plus de rapports de force, où l’on se retrouve seul face à de nouvelles sensations".

Une progression pédagogique très rapide fait qu’en moins de deux heures, avec un minimum de "coups de gueule", tous les enfants auront reçu, en toute sécurité leur baptême, au fond du grand bain, à - 3,60m. Chacun a d’abord été escorté par un adulte qui tient l’une des bretelles de sa bouteille. Sous l’eau, on est seul, mais toujours avec d’autres. C’est pour Claire Carrier, monitrice et médecin de plongée, psychiatre et psychanalyste, un élément essentiel. "Trop souvent, les rites initiatiques se font aujourd’hui entre adolescents. Ici, la présence de l’adulte-initiateur est obligatoire". Et c’est sans doute pourquoi nous sommes très loin du Grand Bleu qui propose aux enfants de se diluer dans l’infini, de nier la mort.

"Dans un cas, on oublie de respire, dans l’autre, on respire sous l’eau. C’est d’ailleurs ce que disent les enfants, ils veulent aller sous l’eau pour respirer. Notre société ne leur en laisse pas beaucoup le loisir. Sans parler de l’école et de ses échecs, pensons à la publicité qui leur propose des buts à atteindre sans cesse différents. On les invite, à chaque instant, à changer d’idéal. L’eau leur permet de retrouver une permanence de l’être ; la molécule H 2O est sûre, stable, partout semblable. On y reconnaît des plaisirs élémentaires : on s’y roule, on sent la caresse de l’eau sur la peau, on tète un embout. Le "monde du silence" est l’occasion d’écouter son corps, sa respiration, son rythme cardiaque. La communication se fait par le regard qu’on échange à travers les masques, et par quelques gestes, comme dans la relation mère-enfant avant l’acquisition du langage".

Claire Carrier a d’ailleurs mis au point une technique : la "subaquathérapie" qui s’adresse aux adolescents, aux sportifs de haut niveau, aux femmes qui viennent d’accoucher..., à tous ceux qui doivent gérer une transformation importante de leur corps. Elle les reçoit à son cabinet, pour un entretien de type psychothérapie, mais après qu’ils aient plongé avec l’un des moniteurs qui comme F. Pailloux travaillent avec elle.

Sans avoir de visée "psy", on peut s’expliquer, avec Claude Garapon-Bar, enseignante-chercheur à l’INSEP, l’engouement actuel pour la plongée comme pour les sports de glisse. "Plus personne n’a envie de faire des aller-retour dans une piscine. On ne veut plus souffrir pour faire du sport ; on recherche des sensations de plaisir, on veut changer de milieu, s’affranchir des contraintes, et la pesanteur en est une".

Sous l’eau, on peut parler d’une modification d’état de conscience ; tous les sens sont affectés, tous les repères modifiés. Mais comment faire plonger des enfants très jeunes, qui peuvent s’affoler ? S’il est actuellement possible de plonger à partir de 7 ans dans des clubs à l’encadrement adapté, encore récemment la Fédération interdisait l’accès du monde du silence aux moins de 14 ans, au prétexte que l’eau froide pourrait rendre stériles les petits garçons ! "L’image de la mère-mer castratrice est décidément bien ancrée, estime Claire Carrier. Mais il faut effectivement s’assurer que les enfants ont une maturité émotionnelle suffisante ; je leur demande de se dessiner sous l’eau. Les schémas corporels qui apparaissent sont très révélateurs. Les petits Européens ont souvent un corps anguleux, stressé, tandis que les jeunes Africains, qui bénéficient plus longtemps des soins maternels, s’inventent des formes fluides, qui font présager une meilleure adaptation".

Quant à moi, ça y est ! j’ai fini par comprendre que je n’étais pas obligé de remonter à la surface toutes les 3 minutes, que j’étais bien au fond de ma piscine. Je vois passer devant moi Haïtem et Sofiane, merveilleusement à l’aise, dotés d’une grâce qui leur faisait défaut sur terre.

Pascal BOUCHARD

DESSIN N° 1

(Garçon, 11 ans, CE2, origine africaine).

Le dessin de ce jeune garçon d’origine africaine, âgé de 11 ans, scolarisé en CE2, a pour caractéristique :

- d’être effectué sur le verso vierge de toute consigne de la feuille donnée. Ainsi aucun élément de verticalité/horizontalité n’apparaît. La situation en "pleine eau" peut alors être évoquée.

- la bouteille est dessinée de face à l’emplacement des poumons, ou il existe une confusion entre l’espace devant et derrière..., les palmes semblent être des prolongements des jambes : l’aspect technique du matériel n’apparaît pas comme une entrave.

- le seul angle de ce dessin est celui de la nuque attirant l’attention sur le regard. Mode de communication effectivement privilégié, tant d’un point de vue relationnel que de celui de l’adaptation témoignant d’une vigilance active.

Ce dessin effectué après un seul baptême par cet enfant témoigne d’une excellente appréhension du milieu aquatique dès la première immersion. Cette approche psychologique projective doit cependant rester nuancée, en particulier par les capacités graphiques de cet enfant ainsi que par les autres composantes de son développement psycho-affectif comme intellectuel.

DESSIN N° 2

Le dessin de Pierre d’origine française, âgé de 10 ans, normalement scolarisé en CM2, nous montre une juxtaposition des différentes exigences matérielles et techniques du baptême de plongée sous-marine qu’il vient d’effectuer : cette énumération apparaît liée à l’anticipation de la situation d’immersion dans l’eau. Le bonhomme lui-même n’est pas dessiné et on peut noter l’absence du pantalon de combinaison. Ceci évoque une mise à distance du vécu corporel récent. Aucun être vivant n’est figuré, et à la différence de la piscine, la surface de la mer semble menaçante.

Il est probable que cet enfant gomme l’expérience vécue encore trop angoissante et se protège même de toute évocation derrière un inventaire. Ce point n’est en rien diagnostique et met simplement l’accent sur le vécu fantasmatique de l’eau de cet enfant.

Les Centres d’initiation sportive de la ville de paris sont ouverts gratuitement à tous les 8 - 16 ans, tous les mercredis et toutes les petites et grandes vacances. L’éventail des activités proposées est très large.

Claire Carrier a publié "L’adolescent champion" dans la collection Nodules aux PUF (Juin 1992), son article dans la revue "Quel corps ?" de sept/oct 92, n° 45/46 a pour titre "eau, corps et psyché".

L’Institut national du sport et de l’éducation physique, 11 av. du Tremblay 75012 Paris.

 

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